analyse de Unes : grévistes aux poings

imagesVous les avez détestés, maudits, insultés, ou au contraire, vous les avez compris, soutenus et accompagnés ? Derniers trublions de la scène politique et sociale française : les grévistes ! Contre la réforme des retraites, les rues se sont remplies. Venez découvrir le visage que la presse leur a donné…

C’est Roland Barthes, le premier à avoir averti sur la subjectivité de l’image photographique de presse. Dans « Le message photographique » (in L’Obvie et l’Obtus), Barthes nous montre que l’image de presse, photographie de la réalité, n’en est pas pour autant plus réelle, tout comme la pipe de Magritte n’est qu’une représentation de celle-ci, une pure copie subjective de l’objet réel.

J’ai récupéré plusieurs photos parues dans certains quotidiens. Analysons-les, sans s’occuper du texte.

Le corpus

La grève selon Metro

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(Ne pas prendre en considération le stylo bic noir et rouge…)

Une scénographie particulière qui invite le spectateur à :

  • Partager la scène (mise en abîme : plan américain x personnage de dos en premier plan x cortège en second plan x rue en arrière plan)
  • Réactiver sa « mémoire collective » à travers le symbole puissant du poing levé qui renvoie à l’Histoire politique, en particulier au communisme et à la lutte révolutionnaire.
  • Vivre la scène : personnage anonyme de dos cadré au même niveau (virtualisation de l’image qui entraîne une implication du spectateur). Des couleurs, des mouvements et des symboles qui s’offrent sur un plan sensoriel (excitation) et émotionnel (symbole du poing : violence et mémoire collective).

Notons que la scène ne renvoie pas à une anarchie totale. Le fait qu’il y ait une distance entre la personne de premier plan et l’arrière plan (personnes plutôt statiques) connotent l’idéal de la lutte, son côté « romantique ». Les fumigènes et le poing rappellent la lutte, mais davantage du côté de la revendication d’idéaux que du côté sanguinaire ou violent.

La grève selon L’Express

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Une scénographie différente dans laquelle le spectateur reste à distance, il est amené à identifier :

  • Un moment précis dans un lieu précis. Le plan large en paysage et les personnages pris en premier plan et en pied rappellent les photos (de type photo souvenir) qui visent à immortaliser l’instant. Il y a une prise de recul certaine avec ce type de mise en scène et donc une dramatisation moindre (par rapport à la première photo.)
  • Une bande de jeune qui se « serrent les coudes », l’image renvoie au sens propre comme au figuré. Les valeurs véhiculées sont celles de la camaraderie. On est donc dans un registre plus affectif, celui de l’amitié et de la jeunesse. En outre, l’absence de rouge et la présence de tonalités froides ont pour effet de créer une atmosphère de détente et de calme.
  • Les acteurs sont clairement identifiables, la scène est limpide, peu de place pour l’imagination ou la virtualisation (contrairement aux autres photos).

La grève selon New York Times

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Une mise en scène davantage dramatisée. Un seul et unique point de fuite au centre de la photo : les manifestants qui deviennent ainsi la « cible » à abattre. Une cible éclairée et facilement repérée par le rouge des fumigènes. Le spectateur participe à une histoire dans laquelle :

  • Deux camps s’opposent : celui de l’ordre et celui du désordre, les drapeaux colorés qui s’agitent s’opposent à l’uniformité colorimétrique  et ordonnée des uniformes.
  • De cette histoire, la fin semble déjà contée : la scénographie participe à une certaine victimisation des manifestants (arrière plan x agitation x dispersion x têtes sans casque x « cible)
  • Une illustration au propre comme au figuré des « forces de l’ordre », à la fois puissante et déshumanisée.
  • La photographie renforce le sentiment de communication impossible entre les deux camps puisqu’ils sont montrés selon un système d’opposition fort (couleur x posture x habillement x plan x cadrage, etc.)

La grève selon Times Magazine

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Sans doute la mise en scène la plus esthétique des quatre, et aussi la plus americanisée…

Ici, les effets « ésthétisants » et « dramatisants » sont nombreux :

  • Un point de vue en quasi contre-plongée qui « agrandit » les personnages de premier plan, accentué par un point de fuite que la ligne de ciel bleue laisse deviner. Ajouté à cela, un effet de focale intéressant, grossissant. L’avenue a l’air immense… On peut se demander dans quel type de rue se déroule l’action : est-on aux Etats-Unis ou à Paris ?
  • Les personnages (et  non les personnes car il y a une mise en scène du corps, des habits, etc.) en première ligne sont statiques, comme à l’arrêt. Ces postures dégagent quelque chose de très cérémonial, ce qui renforce l’importance de ces personnages, leur assise, leur inquiétante étrangeté… Les habits, les couleurs et les gestualités participent à cette crainte dégagée par l’image. Les vêtements sont gris métallisés, renvoient à un univers technologiques (celui des combinaisons sanitaires, notamment) et accentuent les reflets rouges des fumigènes. Les bras sont levés, les deux mains portent des fumigènes, indices d’un événement important imminent. En outre, le drapeau de la CGT qui flotte derrière le personnage principal au centre de la photographie donne au casque jaune une prolongation verticale en forme conique, ce qui ravive le souvenir vestimentaire du Klu Klux Klan.

La mise en scène de cette photographie est fortement émotionnelle (la peur face à l’inconnu : vêtement extra-ordinaire + mémoire du KKK) et thymique (malaise). Les connotés sont nombreux, celui qui ressurgit le plus est « le groupuscule », la photographie associe le mouvement de grève à une organisation illicite inquiétante non contrôlable. Par ailleurs, si les acteurs sont bien présents, plus ou moins identifiables (il s’agit d’humains mais qui sont-ils ? Représentants de la CGT anonymes ?), le temps et l’espace sont plus difficilement identifiables. La photographie joue sur une décontextualisation certaine : sommes-nous en France ? en Amérique ? Hier ? Aujourd’hui ? Demain ?

Un même événement, des visions différentes

L’événement est le même mais le rendu est complètement différent selon les magazines. Les valeurs, les registres, les implications émotionnelles ou sensorielles ne sont pas les mêmes, nous venons de le voir.

On peut décrypter les mises en scène selon la formalisation suivante :

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Il est intéressant de noter que, Outre Atlantique, les photographies sont davantage narrativisées, dramatisées et mises en scène de manière plus « ésthétiques », le lecteur assiste à un spectacle. En France, l’imagerie est plus « rationnelle » et mobilise le symbole de la lutte, plus que celui de l’imaginaire (KKK) ou de l’opposition (La Horde contre l’Alliance), pour ce corpus-ci en tous les cas.

 

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