Game of Thrones ou la violence symbolique réaliste

game of thrones
n des phénomènes intéressants de la série est son mélange de réalisme et de fantaisie. Beaucoup d’éléments concourent au dépaysement : zombies, dragons, sorcellerie, etc. Et pourtant, il semble que les rapports sociaux, eux, soient plus vrais que culture. Suite de l’article sur le site du Nouvel Obs.

Rassurez-vous, pas d’alerte spoiler pour cet article. Il vise l’émergence de structures langagières sous-jacentes fondamentales, déjà apparues dans les saisons précédentes de « Game of Thrones ». Afin de préserver le plaisir de la découverte, le début de la saison 6 n’est évoquée que de manière allusive…

Les rapports dominants-dominés dans « Game of Thrones »

Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron ont analysé ces rapports de force, ils la nomment « violence symbolique« . Cette théorie évoque la légitimité du pouvoir ou comment les acteurs sociétaux incorporent leurs différences de classe. Ce rapport de force n’est possible qu’avec le consentement des dominés. Ces derniers intériorisent l’inégalité grâce à divers processus légitimant comme l’éducation ou, plus encore, la parole institutionnelle. La violence tient du fait que ce phénomène est insidieux, par incorporation et sans conscience réelle des enjeux de forces.

Plus qu’un jeu de guerre stratégique, il y a dans « Game of Thrones », une mise en scène de ces rapports dominants-dominés dont la violence symbolique atteint son paroxysme au fur-et-à-mesure que les saisons défilent. Les castes, plus ou moins définies, sont rejouées à chaque épisode : roi/reine légitime ou détrôné(e), héritier/héritière attendu(e) ou pendu(e), bâtard reconnu ou renié, inconnu pour toujours ou illustre par bravoure.

C’est ce motif récurent qui donne toute la profondeur à cette série. Comme un calque de notre réalité, les épisodes sont autant de dés qui permettent de rejouer sans cesse la condition humaine, comme pour la conjurer. Et maintiennent l’illusion d’une condition sociale qui peut changer du tout au tout. Pour le meilleur (Jon Snow Lord Commander) et pour le pire (Arya est Personne). Parce que cette réalité sociale n’a rien de fantaisiste, le succès de la série est au rendez-vous. Chacun peut s’identifier.

Le language et la violence symbolique

Il est remarquable que dans cette série, Justice ne soit jamais au rendez-vous. Les personnages principaux ne connaissent jamais le répit d’une vie apaisée (Cersei est rongée par la vengeance, Sansa ne tombe que sur des époux persécuteurs, Daenerys connaît le soulèvement de son propre peuple, etc.)

Et surtout, le fossé entre dominants et dominés va s’aggravant, sur fond de vindicte populaire et religieuse (marquée notamment, par l’arrivée du Grand Moineau). Une violence symbolique toujours plus présente sur le devant de la scène. D’ailleurs, il est bien rappelé au début de cette saison 6 qu’Hodor adolescent ne doit pas se battre, ce n’est pas de son rang (un exemple parmi d’autres).

Comment s’exprime cette violence symbolique ? A travers le langage. Il est de ce fait marquant d’analyser les différents types de parole qui circulent dans cette série :

  1. La parole légitime et institutionnelle. C’est la parole référente qui fait Loi. Intéressant de constater que cette parole balbutie : le fils de Cersei ne peut rien contre l’emprisonnement des têtes couronnées, et Sansa a du mal à se remémorer les mots attendus par son statut face à Brienne de Torth.
  2. La parole performative qui échoue. Quoi de plus incantatoire que les paroles magiques de The Red Woman ? Efficace à ses débuts, c’est une parole qui échoue au fur-et-à-mesure : ce qui a été proféré et vu dans les flammes ne semblent pas s’être réalisés. Et les séances de sorcellerie n’exaucent pas les vœux déclamés en la présence de The Red Woman.
  3. La parole aliénée. C’est celle d’Arya qui reviste le cogito cartésien de la sorte : je pense donc je ne suis pas. En étant Personne, Arya s’aliène à son nouveau sort. La perte d’identité s’accompagne de la souffrance corporelle. Arya incarne la figure du martyr. L’expression de l’individualité, tout comme sa perte, est douloureuse.
  4. L’absence de parole. C’est dans cette catégorie que réside, le plus violemment peut-être, la violence symbolique. Sans que mots ne soient dits, la mort vient surprendre sans justification, les moins avertis. The Mountain est muet, aucun son ne sort de sa bouche. Il détruit, sans preuves apparentes ni dicibles, ceux qui se situent sur son chemin. C’est un pur exécutant au service du pouvoir.

Un monde à bout de souffle

Derrière ces failles, errements langagiers ou absence de mots, on entraperçoit la situation actuelle d’un monde à bout de souffle, où les inégalités toujours plus croissantes interrogent sur la répartition culturelle des richesses.

Game of Thrones, c’est un monde, le notre, où la parole institutionnelle est balbutiante, où les mots sont déconnectés de leurs actes, où l’individualité ne peut s’exprimer sans douleur, et où le plus fort peut toujours exercer sa violence.

Finalement, ceux qui s’en sortent le mieux semblent être les personnages les plus décalés et inattendus : le nain couronné et la femme chevalier. L’un dans le registre cynique, l’autre dans le registre solennel. Trace d’un renouvellement nécessaire ?

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