La photo de Trump : une vanité contemporaine

trumpEn pleine course aux primaires présidentielles du Parti Républicain, Donald Trump sait comment faire parler de lui. En tête des sondages depuis plusieurs mois, ce personnage médiatique reste controversé. Dernière lubie : être pris en photo avec un Pyrague à tête blanche dans son bureau. La séance donne lieu à des moments épiques, visibles actuellement sur les réseaux sociaux. Mais comment interpréter cette prise de vue ? Que nous raconte-t-elle de l’ambition du milliardaire américain ?

Voici la photographie dont nous parlons. Elle a fait la Une du journal Le Monde :

trump - aigle

Une mise en scène symbolique

Les deux éléments les plus saillants de la photographie sont bien Donald Trump et le Pyrague à tête blanche. Interrogeons-nous sur le type de relation que la prise de vue présuppose entre ces deux entités. On peut y lire une relation d’équivalence. On observe des analogies à la fois chromatique et formelle. En effet, les couleurs jaunes et blanches se retrouvent au niveau de la tête et des mains pour chacun des personnages. Egalement un aspect plus « sombre », le costume pour l’un, les plumes cendrés pour l’autre. On peut même aller jusque comparer leur posture quasi équivalente : les deux pates de l’aigle sont tout autant surexposées que les deux mains de Trump.

Revenons quelques instants sur l’animal. Le Pyrague à tête blanche n’est pas tout à fait un aigle. Il est une autre espèce un peu éloignée. Ce grand rapace, qui peut avoir des comportements communs avec les charognards, aime à planer dans les cimes du continent Nord Américain. Il est l’un des emblèmes les plus connus des Etats-Unis. Plus généralement, l’aigle, que l’on retrouve associés à d’autres nations (comme l’Allemagne ou en France sous le premier Empire de Napoléon) revêt un caractère impérial. Il est l’emblème de l’institution et du pouvoir en place (et quel pouvoir…)

Au sein de cette relation analogique, les connotés de l’un, soit la grandeur majestueuse et impériale de l’aigle, viennent contaminer ou connoter la représentation de l’autre. Le discours implicite sous-jacent n’est plus seulement « je suis une photographie du candidat à la primaire républicaine », mais bien « Donald Trump, c’est l’Amérique ». L’aspect performatif de cette image réside bien dans le fait de réaliser le souhait de Donald Trump : succéder à Barck Obama. En figeant la scène, l’image réalise ce qui n’a pas encore eu lieu et consacre le milliardaire comme Président des Etats-Unis d’Amérique.

Une mise en scène paradoxale

Une seconde lecture possible consiste à considérer Trump et l’Aigle, non plus dans une relation d’équivalence, mais dans une relation différenciée. Ils sont lus comme des entités autonomes. Là, commencent à surgir des rapports hiérarchiques. Certes, le Pyrague est positionné plus haut que Trump mais sa tête est tournée vers ce dernier. Le Pyrague semble ainsi attendre les ordres que l’homme va lui lire. Autre signe de son obéissance : le « fil à la patte » qui le relie à son perchoir. Une expression plutôt appropriée lorsque l’on sait que le Pyrague symbolise la liberté de l’animal sauvage planant dans les airs. La mise en scène est donc paradoxale. De plus, elle montre la domination de l’homme d’affaire sur l’animal sauvage. Et, si l’on reprend l’équivalence symbolique Pyrague = l’Amérique (a minima dans son aspect institutionnel), alors un autre message sous-jacent implicite montre comment Donald Trump enchaîne le pays. Cette mise en scène métaphorique est loin d’être anecdotique lorsque l’on connaît le statut social de Donald Trump. La photographie assoit donc l’autorité financière et le pouvoir d’un homme sur les institutions en vigueur. Une des légendes de cette photographie pourrait donc être « le pouvoir aux riches ».

Une vanité contemporaine

Cette notion de richesse me semble à approfondir. Il y a la richesse connue dans la réalité vécue (Trump milliardaire) et la richesse telle qu’elle est mise en scène (la valorisation des objets, les cadres dorés qui scintillent, etc.). Dans les deux cas, il s’agit d’une richesse matérielle. Cette photographie est donc une vanité contemporaine. Motif récurent dans l’histoire de l’art, la vanité représente la futilité de la vie.

vanité

Ci-dessus Saint Jean l’Evangéliste avec l’Aigle Patmos, de Matthias Stomer

Le temps qui passe ne pouvant se représenter tel quel, les vanités mettent en scène des objets fortement symboliques : le crâne, les livres ou la bougie. Deux paradoxes présents dans les vanités : (1) elles expriment l’aspect dérisoire de la vie à travers un des objets les plus matérialistes et futiles : une œuvre d’art, (2) elles expriment le temps qui s’écoule à travers une œuvre d’art pérenne dans le temps. Les vanités sont souvent reprises de manière contemporaine. Dernier succès en date, la publicité Louis Vuitton d’Annie Lebovitz.

AnnieLeibovitz

Dans cette photographie de Donald Trump, tous les symboles des vanités ne sont pas présents. Cependant, la dimension matérialiste est écrasante de présence, nous venons de le voir, et symbolise la vanité du pouvoir ; les feuilles éparses sur le bureau et le diplôme accroché au mur symbolisent bien la vanité des connaissances ; les cadres photos peuvent être lus comme autant de « miroirs-portraits » qui symbolise la vanité de l’ego. Ce sont toutes ces vanités réunies qui montrent, qu’au fond, Trump ne propose aucun changement : une Amérique toujours auto-persuadée d’être le centre du monde. Dans un contexte actuel qui rassemble crise militaire et crise environnementale, il y a de quoi s’interroger. Les Etats-Unis sont-ils prêt à prendre leur responsabilité en matière de terrorisme (la guerre d’Irak fût un fiasco) et en matière de pollution (ils restent le premier gros pollueur planétaire de ces derniers années), ou bien vont-ils s’enfermer dans leur tour bétonné et dorée, remplis de vanités ?

Une réflexion sur “ La photo de Trump : une vanité contemporaine ”

  1. Bonne analyse sémiotique une fois de plus.
    Cet homme symbolise le néoconservatisme dans toute sa splendeur, les fameux « faucons » qui ont tout de même imposé un conflit majeur et historique dans le proche orient par le mensonge et la cupidité. Cet article démontre de belle façon que les symboles importants qui incarnent et personnifient une nation, sont à employer avec prudence et intelligence ; vertus inexistantes chez beaucoup de politiciens.

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