Pourquoi je suis abstentionniste ?

vote régionalVoici le texte original de l’article qui a été publié sur le site du Nouvel Obs. Pour des questions éditoriales, le texte a été modifié par la suite. Mais en voici le premier jet !

Les abstentionnistes sont excessivement clairvoyants. Dimanche soir, il suffisait de regarder les JT pour résumer ce qui saute à la figure : ce sont toujours les mêmes acteurs, les mêmes paroles et les mêmes scenarii. Sarkozy qui vote dans le 16e (c’est étonnant, on l’aurait bien vu dans le 18e), Bartelone qui se présente à la tête de l’Ile de France (c’était pas fini le cumul des mandats ?), des noms propres assez communs, comme celui de Wallerand de Saint Just (un jour, il faudrait s’amuser à compter le nombre de particules que réunit un plateau TV), le port de tête de NKM qui trahit une jeunesse dorée (le « corps de droite » dont parle Bourdieu), enfin, les belles postures de technocrates, des cravates bleues brodées aux sourires pincés. Voilà à quoi se résume le choix du vote aujourd’hui. Alors non, je fais partie d’une majorité qui n’est pas allé voter et n’ira pas plus voter dimanche prochain.

 

Et la notion de devoir alors ? Ces personnes qui ont combattu pour que l’on puisse s’exprimer à travers les urnes ? Les références historiques n’y peuvent rien. Partout dans les médias, la stupéfaction. Aussi facile que de ne pas aller voter ! On en appelle à des beaux mots fourre-tout qui, croit-on, mettent tout le monde d’accord : la Démocratie, la Liberté, l’Humanité, la Solidarité, le Respect, etc. Il faudrait se lever contre le FN. Pour les abstentionnistes, l’indignation est inutile : l’événement était attendu, il fallait être aveugle ces dernières années pour ne pas voir la montée du FN. Quel est l’un des reproches les plus entendus contre le FN ? « Le programme, c’est du vent », « ils utilisent de beaux mots, c’est tout ». Mais ceux qui dénoncent ce parti usent des mêmes armes que celles dénoncées. Dans tous les cas, les mots sont déconnectés de leur réalité, vidés de leur sens, on casse la machine performative. C’est de la langue de bois à l’état brut, même pour ceux qui se scandalisent ou en appelle à la mobilisation.

 

Les abstentionnistes sont-ils des sales flemmards ? Non. Ils ne se sont pas déplacés pour voter blanc. Et pour cause ! Le vote blanc représente du vide et du rien. C’est un vote muet, dont les statistiques ne laissent aucune trace. Pourtant, certains abstentionnistes en ont à dire et s’intéressent à la vie politique. Mais ceux-là ont aussi compris que le vote est un leurre. Par le jeu illusionniste et démocratique du scrutin, l’acte de voter vient camoufler une réalité bien plus concrète et désagréable : nommez-là oligarchie financière ou aristocratie élective (si vous souhaitez creuser ces notions, je vous invite à regarder cette conférence). Allez-vous revoir un spectacle de magie si vous en connaissez toutes les ficelles ?

 

Reste toujours les petits partis, qui portent bien leur nom. Voter écolo ou coco ou autre, c’est inévitablement se retrouver à voter pour le PS ou LR au second tour. Or c’est totalement impossible et inenvisageable. Les abstentionnistes tiennent les « plus grands partis de France » pour responsables de ce qui arrive : dire que l’on se retire de la vie politique pour revenir, frauder en étant ministre, utiliser un avion affrété par l’Etat pour que ses enfants assistent à un match de foot, être surpris en scooter avec des croissants, voilà qui porte un coup fatal, et pourtant sans cesse renouvelé, à la res publica (oui je suis obligée d’en parler au latin, la notion d’«utilité publique » étant devenu trop abstraite dans le contexte actuel..) Voyons ce que nous dit Chomsky : « Si nous avions un vrai système éducatif, on y donnerait des cours d’auto-défense intellectuelle. » Voilà une arme redoutable contre le FN. Pourquoi ce n’est toujours pas mis en place ? Certainement parce que les autres partis feraient dans leur froc, eux aussi. « Passe moi la salade, je te passe la rhubarbe, ce n’est pas comme cela que ça se passe ». Ah bon ?

 

J’imagine aussi que nous votons pour déléguer une compétence que l’on n’a pas. Ne pas savoir le nombre de renouvellement d’un CDI, est-ce si grave finalement ? Les abstentionnistes sont actifs sur la toile. Ils relaient l’information. Aujourd’hui, il y a trois fois plus de bacheliers que la génération précédente. Et le numérique est une mine de ressources et de connaissances. Nos représentants politiques n’ont toujours pas compris que, nous aussi, nous étions des « sachant », chacun à notre échelle. Pour les abstentionnistes, l’organisation horizontale ou pyramidale a quelque chose d’éculée et de mortifère. Il ne suffit pas d’avoir fait une Grande Ecole ou être fils de pour être compétent. Cela se sait maintenant.

 

La France, tu l’aimes ou tu la quittes ? Le hic c’est que tout le monde n’a pas un yacht-Bolloré pour s’y réfugier (j’ai du vérifier l’orthographe du mot « yacht », tellement celui-ci fait parti de mon vocabulaire commun). Donc les abstentionnistes restent chez eux, où ils sont actifs, s’affairent, et s’occupent de leur quotidien. Pourtant l’enjeu est de taille, me direz-vous ? Oui. Dans le contexte actuel des attentats et de la COP21, il y a de quoi se bouger. Pourtant, il ne suffira pas d’un bon gueuleton pour résoudre la crise environnementale (l’Ambroisie a accueilli Hollande&Co, un resto où la plupart ne mettront pas un orteil, prix minimal d’un repas: 300€). Une crise tout aussi politique et sociale. On sait aujourd’hui que la voiture à air comprimé existe depuis longtemps, on sait ce qu’est l’obsolescence programmée, on sait ce qu’est le lobby du pétrole. Tiens, d’ailleurs, quand les Qatari agitent leurs chéquiers, on ne fait plus tellement attention à leurs autres financements ou à leurs politiques extérieures. Les abstentionnistes ont aussi vu l’instrumentalisation des émotions et de la souffrance suite aux attentats. Une hypocrisie qui ne masque plus les petits ajustements entre amis. Qui écoute jusqu’au bout celui qui brasse de l’air, rit et se lamente tour à tour, vous casse du sucre sur le dos, et vous prend pour un imbécile ? Certainement pas les abstentionnistes.

 

Voilà, me semble-t-il, le point de vue des ces derniers. Cet avis est largement répercuté sur les réseaux sociaux. Bien sûr, je n’ai pas la prétention d’être représentative de cette totalité. Mes propos n’engagent que moi. En revanche, une chose est sûre. Ces derniers jours, les médias évoquent des statistiques pour « cerner » le problème de l’abstentionnisme. Chacun semble s’agiter, de jus de cerveau en plaidoirie. Or le phénomène est bien plus complexe que les chiffres et ne se laisse pas mettre dans des cases pré-établies. Les abstentionnistes d’aujourd’hui sont à la fois résignés et en colère, distanciés et dégoûtés, préoccupés et absents, jeunes et vieux, athées et croyants, soucieux et enjoués, blasés et intéressés. C’est le visage d’une politique qui n’a pas encore eu lieu.

5 réflexions sur “ Pourquoi je suis abstentionniste ? ”

  1. Ca fait du bien de lire ça…je vais transmettre ce texte à pas mal de gens qui n’ont de cesse de culpabiliser les abstensionnistes en leur imputant la montée du FN et autres conneries du même styles…
    Merci.

  2. Bonjour Elodie,
    et bien avec retard, dû à un excès de travail pour enfin sortir du tunnel, dans lequel j’étais depuis trois ans… je viens de te voir sur les télés parler du langage non-verbal (mieux que je n’aurais pensé avec ma mauvaise foi habituelle), et aussi je viens de lire ce texte qui me réjouit et m’ouvre une fenêtre sur ton paysage mental qui me séduit fort. Pour tout te dire, tu me manques et ce n’est pas une manipulation.
    Je vais t’envoyer quelques infos sur les activités de l’AR qui a bien évolué depuis notre dernier vrai entretien.
    Bises à toi et bravo pour tout ça. Je t’ai gardé une place au chaud dans nos activités, si ça te dit toujours.
    Un seul regret personnel : je ‘ai connue brune et te revoilà blonde, mais toujours aussi intelligente je constate.
    Pierre

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