4e conf de presse de Hollande : dramaturge

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François Hollande a tenu sa 4e conférence de presse, à un moment pour le moins délicat, celui de la rentrée, où se mélangent feuilles d’impôts et rentrée littéraire… A la moitié de son quinquennat, le Président se veut rassurant et réaffirme sa légitimité et sa confiance dans « les valeurs de la France ». Décryptage des bonnes vieilles recettes.


Vous pouvez lire cet article sur le site du Nouvel Obs. Bonne lecture !

François Hollande se montre convainquant

Nous étions habitués à une gestuelle mal habile et à une élocution automate. Force est de constater que le Président a profité de son été pour prendre des cours de rattrapage ! La gestuelle est beaucoup plus fluide, le regard ne se réfugie plus dans les notes, les bégaiements sont beaucoup plus rares, pour ne pas dire inexistants, et la respiration plus posée. La stature est importante, Hollande montre ainsi qu’il est totalement incarné dans son rôle.
D’un point de vue discursif, la trame s’affiche clairement. Les principaux points abordés sont le terrorisme, Ebola, l’Europe : la place de la Russie, les ambitions européennes. Succèdent par la suite l’économie, les réformes pour conclure avec la France, le dialogue social, l’Education et l’exemplarité. Une logique intéressante qui permet au Président de s’affirmer d’abord comme le représentant de la France en dehors des frontières. Il accentue ainsi sa différence avec les responsabilités du Premier Ministre. Cela permet également de gagner du temps sur les points les plus délicats, puisque vécus au quotidien…
Par ailleurs, d’un point de vue lexical, un des mots qui revient le plus souvent est le mot « choix ». On avait un « cap », aidé par des « pactes », il y a donc eu des « choix ». Voici la logique évolutive des discours présidentiels. Cette conférence de presse était donc placée sous le signe de la justification et, surtout, du « courage », celui d’ « assumer » ses décisions parce que « ces choix, ils sont conformes à ce que je vois à la tête de [mon] pays ».

L’appel au pathos : un ressort dramaturgique excellent

La première partie du discours est le moment le plus « fort » en émotions (pathos). Le Terrorisme appelle au sentiment de peur, une dimension exacerbée par un champ lexical fortement axiologique : Hollande nous parle d’ « atrocités », dans lesquelles les personnes sont « décapitées », « crucifiées ». Notons également la personnification très forte du Terrorisme qui devient un sujet acteur dans la majorité des phrases : « Un Terrorisme qui s’en prend à (…) Il occupe (…) Il massacre (…) chasse les minorités ». L’appel à la peur est un excellent ressort dramaturgique. Dans ce cadre de cette conférence de presse, cela a permis de captiver dès le début l’attention du public, d’assoir la solennité du moment et de légitimer la prise de parole du Président. Celui-ci se structure autour de la figure positive du « sauveur » – ou du moins du « protecteur ». C’est donc un discours construit en bon équilibre entre une figure positive (celle du Président) qui combat les dangers pour protéger ceux qui écoutent, eux-mêmes attentifs et stimulés par ce qu’ils entendent (les récepteurs). « Le monde affronte une crise partiellement grave; ou plutôt des crises (…) et la France s’interroge » : c’est par ses mots que débutent la conférence de presse. Le ton est donné, Hollande se positionne – plus ou moins consciemment – comme celui qui a les solutions et les moyens d’agir. Il reprend ainsi le schéma actanciel classique, celui que Propp analysait dans les contes de fées, en étant le héros qui veut / doit réussir sa quête.

Un discours narrativisé : la bonne recette du storytelling

De manière générale, il nous faut remarquer que, contrairement aux discours présidentiels précédents – le discours est narrativisé. Cela rappelle les bonnes vieilles ficelles du storytelling. Outre ce début de discours marqué sous le sceau du « combat » à mener, on retrouve certains passages beaucoup plus impliquants pour le Président : « je vais vous raconter l’histoire de », qui sonne en écho à la photo présidentielle de Mitterrand, un livre ouvert sur les genoux. On y trouve tous les bons ingrédients : des souvenirs (« je me souviens des paroles que j’avais prononcées (…) »), d’anecdotes (« je reviens d’Irak (…) le Président m’a dit »), de faits vécus par des gens ordinaires comme vous et moi (« une soignante française vient dêtre touchée [par le virus Ebola] »). Et bien sûr, une quête à mener, un combat à gagner. Sur ce point, trois acteurs se volent la vedette dans un trio, plus ou moins équilibré:
– la France : parsemée le long du texte par de nombreuses personnifications qui s’opposent tour à tour au Terrorisme et, fait plus étonnant, à l’Allemagne (le modèle allemand ne peut s’appliquer à la France nous explique Hollande : « qu’on ne nous demande pas de faire en cinq ans ce que les allemands ont réalisés (…) nous sommes très forts les français, mais nous ne pouvons pas (…) » ou encore « la France, elle, ne fera pas(…), la France, elle, ne va pas »).
– le Président : de nombreuses marques du pronom personnel « je » construisent en filigrane le texte. Ce « je » met toujours en scène des actions toujours accomplies : « j’ai autorisé », « j’ai réuni », « j’ai accompli, « j’ai décidé », « j’ai entendu », « j’ai demandé » etc. C’est le « je » de la réalisation. Il n’est jamais utilisé dans une forme verbale passive. Par ailleurs, le « je » est souvent accompagné de la modalité aléthique (le devoir) : « mon premier devoir c’est d’assurer la sécurité de la France, j’en ai la responsabilité(…) ».
– enfin, les Français qui « se battent », « luttent ». Hollande parle de ces « classes laborieuses ». Pour ceux là, en revanche, pas d’ennemi visible, pas de nom à prononcer. Autant les deux premiers acteurs, La France et le Président, combattent une entité réelle appelée Daech, autant, la classe laborieuse – qui rappelle un peu trop la classe dangereuse – n’a pas d’ennemi clairement défini dans le discours du Président. Fait pour le moins inquiétant.

Encore et toujours de la langue de bois

Si de nombreux efforts ont été fait pour que le Président soit plus impliqué au sein de son discours (ressort dramatrugique, storytelling, etc.), et donc plus naturel, le discours reste, comme tout discours politique qui se respecte, composé à 90% de langue de bois. Elle est facile à repérer car elle utilise des tournures de phrases symptomatiques : tournure impersonnelle (« il y a ce que nous pouvons faire dans notre pays », « il est dans l’intérêt de tous qu’une solution soit trouvée », « il faut du temps pour que »), pléthore d’infinitifs et la personnification (on l’a vu, la France, l’Europe, le Terrorisme, le Danger). Tout cela permet d’éluder assez facilement la précision du discours en restant à un niveau très général : qui va agir, précisément? un groupe, une personne, une autorité? sur qui ? comment ? On reste dans le flou, la personnification permet l’usage de valeurs abstraites. Les prises de décisions restent ainsi consensuelles. L’occupation de l’espace sonore est inversement proportionnelle à la charge informative délivrée.
Enfin, notons toujours cet usage excessif du « futur sans date » qui reste, de fait, le lieu de la non-réalisation. Sentez-vous la différence entre un « je te rappelle lundi » ou « je te rappellerai lundi » et « je te rappellerai ». Dans le dernier cas, vous êtes sûr de ne pas avoir de nouvelles pendant longtemps. Alors quand le Président affirment « les résultats, ils tardent à venir, ils viendront », on peut s’armer de patience.

 

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